13-Novembre : « En mode pilote automatique », une nuit d’effroi au coeur de l’Etat

Il y a deux ans, l’exécutif devait réagir à l’attaque terroriste la plus meurtrière de l’histoire. Récit d’une nuit irrespirable par ceux qui entouraient Hollande, Valls et Cazeneuve.

Le président Hollande entouré du Premier ministre Manuel Valls (d) du ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve (g) s’adressent aux journalistes devant le Bataclan le 14 novembre 2015 afp.com/MIGUEL MEDINA

Tout le monde se souvient de ce qu’il faisait le soir du 13 novembre 2015. Un vendredi soir un peu banal, de prime abord. Un soir de match, France – Allemagne, pour lequel François Hollande avait fait le déplacement entouré de quelques-uns de ses ministres. Belle affiche. C’est d’ailleurs au sujet de ce match que tweetera, pour la dernière fois avant l’attaque, le compte du gouvernement, à 20h56.

Rien ne laissait présager de ce qui suivrait, 20 petites minutes plus tard. Une explosion retentit aux abords du Stade de France. Au ministère de l’Intérieur, le système de permanence donne l’alerte. Le message circule. « J’étais chez des amis en train de regarder le match et j’ai reçu un SMS annonçant une explosion au Stade de France, raconte une ancienne collaboratrice ministérielle. Au début, c’était très vague, je me disais qu’il y avait peut-être une chance que ce ne soit qu’une bombe agricole ».

Des alertes quotidiennes avant l’attaque

Bernard Cazeneuve se trouvait dans son bureau, place Beauvau, lorsque cette première alerte a été donnée. Il est rapidement rejoint par son chef de cabinet, son directeur de cabinet et une conseillère spéciale. Un petit quart d’heure, dédié à la « vérification des faits », témoigne l’un des participants. « A ce moment-là, on attend les remontées du terrain, un premier bilan, le décompte des forces déployées sur place. C’est indispensable, entre Charlie Hebdo et le 13 novembre, il ne se passait pas une journée sans que l’on reçoive une alerte de ce type. »

Ils décident de rejoindre le président de la République au Stade de France. Le ministre de l’Intérieur et ses plus proches conseillers viennent de prendre la route lorsque la deuxième alerte est donnée. Deuxième explosion. « Le doute doit encore être de mise mais on sentait bien qu’il se passait quelque chose », poursuit notre interlocuteur. A Saint-Denis, François Hollande quitte la tribune pour rejoindre le PC sécurité, en présence notamment du préfet de police et de son conseiller en communication, Gaspard Gantzer. C’est l’heure de la première décision politique. Faut-il arrêter le match? Laisser partir les spectateurs? François Hollande doit-il quitter l’enceinte? Ses ministres doivent-ils faire de même? « Nous avions tous la certitude que les spectateurs étaient plus en sécurité dans le Stade », commente l’un des participants.

Le président François Hollande et le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier au stade de France le 13 novembre 2015 à Saint-Denis

Le président François Hollande et le ministre allemand des Affaires étrangères Frank-Walter Steinmeier au stade de France le 13 novembre 2015 à Saint-Denis

afp.com/FRANCK FIFE

François Hollande décide de quitter le stade avec Bernard Cazeneuve. Il demande en revanche aux autres ministres de rester sur place, « pour éviter la panique ». La cellule interministérielle de crise est activée place Beauvau, après 22 heures. « C’est l’endroit où se décide la réponse opérationnelle. Les plus hauts responsables de l’administration française s’y retrouvent. En l’occurrence, nous avions discuté de la question des transports publics, des incidences des attaques sur le dossier syrien, d’éventuels renseignements étrangers qui seraient revenus au Quai d’Orsay, etc », se souvient un témoin. Manuel Valls présente une note interne, demandée après les attentats de Charlie Hebdo, évoquant les conditions de mise en oeuvre de l’état d’urgence. Une source proche évoque un moment d’aparté entre le président de la République et les ministres concernés. François Hollande consultera également Jean-Yves Le Drian, retenu, par téléphone, avant de valider le passage au régime d’exception.

Pour le volet enquête, les états-majors de la police nationale et les services de renseignement sont invités à tous se réunir dans le « fumoir », au rez-de-chaussée du ministère de l’Intérieur. « C’est une salle qui a été investie par Bernard Cazeneuve, mais elle n’était pas destinée à cela à l’origine. Il l’avait fait lors des attentats de Charlie Hebdo, parce que la communication entre services était défaillante, rappelle une source proche. C’est une faiblesse qui ne date pas d’aujourd’hui. Ces gens ont tendance à travailler dans leurs couloirs. »

« Un silence absolu, assourdissant »

Dans le même temps, la cellule de communication du gouvernement s’active. Des employés retournent au bureau. D’autres travailleront de chez eux. « La première décision a été de couper toutes les campagnes de communication de tous les ministères, qui avaient été programmés en amont, se souvient Romain Pigenel, qui était alors Directeur adjoint en charge du numérique au SIG [service de communication du gouvernement, NDLR]. A ce moment-là, plus rien ne peut être diffusé sans validation du ministère de l’Intérieur et/ou de la préfecture de police, selon les informations ». Leur mission n’a plus rien à voir avec le travail quotidien. « On est passé d’un outil de communication à un outil d’information. Ce soir-là, les comptes twitter du gouvernement et de la préfecture de police ont gagné des dizaines de milliers de followers. Beaucoup d’internautes cherchaient à savoir ce qu’il se passait. A Paris les gens paniquaient, il fallait communiquer autant que possible, surveiller les hoax et relayer les campagnes de solidarité. »

Il est plus de 23h lorsque François Hollande retourne à l’Elysée. S’y tiendra une réunion en petit comité, avec ses ministres. Il apparaît sur les écrans de télévision à 23h55, alors que l’attaque sanguinaire est toujours en cours au Bataclan. Le ton est grave, l’émotion palpable. La mise en oeuvre de l’état d’urgence est annoncée publiquement aux Français. Bernard Cazeneuve appelle dans la foulée l’un de ses collaborateurs. Décision a été prise de se rendre sur les lieux des premières attaques à Paris. « On s’est retrouvés devant la Belle équipe. La scène était apocalyptique, raconte ce dernier. L’attaque était terminée depuis deux heures, deux heures et demi. On fait face à un silence absolu, assourdissant. C’est peut-être le seul moment où le ressenti personnel a pu prendre le dessus, un court instant. Avant d’arriver, nous étions dans le jus, dans le décisionnel. »

Tous nos interlocuteurs interrogés racontent la même prise de distance face à l’horreur. « On savait qu’une attaque de ce type pouvait arriver, fait valoir une ancienne conseillère de Bernard Cazeneuve. C’est tellement gros… Sur le moment, nous n’avons même pas été étonnés. Il n’y a pas de place pour l’émotion à ce moment-là, on est en mode pilote automatique. Je n’ai pas du tout pleuré le 13 novembre, contrairement à l’attaque de Bruxelles ».

Sans le moindre doute, cette nuit d’effroi restera gravée dans les esprits de ces conseillers, petites mains chargées d’accompagner les ministres ou le président de la République jusque dans les moments les plus terribles pour le pays. « J’en discutais cette semaine avec une ancienne collègue qui me disait qu’elle ressentait le contrecoup maintenant, raconte un ancien collaborateur au ministère de l’Intérieur. Avec le recul, l’une des choses qui m’a le plus marqué, et que je ne soupçonnais pas avant de prendre mes fonctions, c’est que lorsque l’on est ministre de l’Intérieur et encore davantage président de la République, le rapport à la mort est quotidien. »

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