A mes parents que j’aime. (Allah Yerhamhoum)

Ce 10 octobre 1980, en pleine prière du vendredi, à 13 h 30 précisément, la ville d’El-Asnam, la ville de mon enfance, de mon adolescence et de ma jeunesse est comme prise de convulsions ; elle tremble, se tord, tourbillonne sur elle-même avec une force inouïe.

C’est un séisme de 7,2 sur l’échelle de Richter. Une violente réplique a lieu trois heures plus tard , le bilan est de plus de 3000 morts, des milliers de blessés, de disparus et de sans-abri sur une population de 120 000 habitants.

La ville offre une vision apocalyptique : un tiers des bâtiments ne sont plus que gravats. Les destructions sont telles qu’El-Asnam – ou plutôt ce qui en reste – se retrouve quasi déconnecté du reste du pays : liaisons téléphoniques, électricité et gaz sont coupés pendant dix jours.

La ligne ferroviaire entre Alger et El-Asnam est hors d’usage. Des failles fracturent les routes. Depuis l’épicentre, à Beni Rached, un village à 15 km au nord-est d’El-Asnam, la terre a tremblé dans un rayon de plus de 300 km, jusqu’à Alger, Oran, Tiaret.

Et les répliques se sont succédées, entretenant la peur qu’une secousse plus forte encore ne vienne engloutir la ville et ses habitants. Paniqués, les survivants prennent la fuite. Cette date du 10 octobre 1980 m’a marqué à vie, j’y étais. Je montais à la maison vers midi, une odeur de détergent fleurant bon la lavande m’accueillit, ma mère venait de faire le ménage en grand, le sol brillait, les meubles étaient astiqués, les vitres des fenêtres scintillaient bien que cachées par les rideaux propres et bien repassés.

Ma mère était la personne la plus bonne, la plus gentille et la plus remarquable que j’ai jamais connue. Elle faisait partie des rarissimes femmes qui avaient des Diplômes supérieurs dans les années soixante. Elle lisait beaucoup et a inculqué à ses enfants l’amour de la littérature et la curiosité du monde qui nous entoure.

C’était une véritable fée du logis, tout était toujours rangé à sa place, elle faisait avec les ingrédients les plus modestes des repas succulents. Elle adorait les travaux manuels et décorait la maison avec des napperons, sets de table et couvres lits en crochet. Etant enfants, nous n’achetions jamais nos pull d’hiver c’était toujours elle qui nous les tricotait avec beaucoup de goût, de dextérité et surtout d’amour.

Maman était une femme efficace et discrète, elle était issue d’une famille aisée et moderne et ne lésinait ni sur son argent ni sur sa vie privée pour rendre service et soulager ceux qui en avaient besoin. Elle travaillait au pénitencier d’El Asnam, c’était une main de fer dans un gant de velours ; elle était très proche des détenues, leurs apportait le réconfort en leur prêtant une oreille bienveillante et les aidait à se reconstruire en les initiant aux valeurs morales.

Il nous est arrivé bien des fois de célébrer le mariage d’une jeune femme sortie de prison dans notre maison, ma mère se faisait une joie de lui préparer son trousseau, son repas et ses gâteaux de mariage et de la lancer dans une vie toute neuve. Mon père travaillait également au pénitencier, c’était quelqu’un plein de bonhomie, toujours souriant, le coeur sur la main. Tout le monde le connaissait dans la ville, l’appréciait et le respectait. Dans son travail il avait la confiance de l’administration et des prisonniers, lorsqu’il les sortait pour une raison quelconque il refusait qu’ils soient menottés et n’a jamais eu de problèmes d’évasion ou de rébellion. Voilà c’était mes parents.

Ils nous ont élevé mes frères et sœurs et moi dans le sens du respect des autres et de soi même. Jamais au grand jamais ils n’ont levé le ton sur nous ni encore moins la main. Notre maison était pleine d’amour, nous avons baigné dans la tendresse et la bonté, notre éducation avait pour norme l’honnêteté.

En cette dramatique journée du 10 octobre 1980 ma mère était de repos. D’habitude les week end elle était de permanence mais ce jour là elle ne travaillait pas. Je me rappelle très très bien que ce jour-là. La maison nettoyée de bout en bout, un repas fabuleux nous attendait sur la table. C’était comme si maman savait que c’était ses dernières tâches de mère de famille. « Viens vite manger me dit elle car on doit partir ton père et moi « J’ai mangé sans même lui demander où est ce qu’ils devaient partir.

Je suis redescendu juste après , j’ai rencontré mon père qui montait l’escalier, il me dit « Ne t’éloigne pas car on va partir ta mère et moi » Je ne lui ai pas demandé où est ce qu’ils devaient partir.

J’ai rejoint un ami qui m’attendait à une placette pas loin de chez moi il était 13 heures précises c’était l’hécatombe. Nous avons été épargnés grâce à un arbre auquel ont s’est accrochés pendant que tout autour de nous tourbillonnait, grondait, explosait et s’effondrait. Je n’ai pu retirer les corps de mes parents que bien plus tard , ils étaient méconnaissables sous les tonnes de béton.

Enfin, je voudrais exprimer tout l’amour que j’ai eu, que j’ai et que j’aurai jusqu’à la fin de mes jours pour mes parents. Ils m’ont tout donné, que ce soit les principes fondamentaux de l’éthique ou l’amour de l’Algérie. Je n’aurais pas assez d’une vie pour exprimer tout ce que je ressens pour eux, alors à travers ce petit texte, bien trop court, j’essaye de leur rendre hommage, à eux mais aussi à tout ceux que le tremblement de terre à emporter. Mon seul souhait, c’est que leur âme repose en paix et que leur mémoire reste à juste titre dans nos cœurs.

« Inna lillahi wa inna ilayhi raji’oune.  »
A Allah nous appartenons et à Lui nous retournerons

Allah yerhamhoum .

https://www.youtube.com/watch?v=ZbC4Xn_1CHU

https://www.youtube.com/watch?v=yzQHGUkCxqE

https://www.youtube.com/watch?v=jkN_VpZO7po

https://www.youtube.com/watch?v=oEeHZm9uMEg

https://www.youtube.com/watch?v=AgIQ4dLRCz8

https://www.youtube.com/watch?v=YT4jE8ZNfyA

El Asnam les Années 1970

https://www.youtube.com/watch?v=bkPGoXfZQD0

https://www.youtube.com/watch?v=7IBJxiySTYM

https://www.youtube.com/watch?v=jH90_l-iBFk

https://www.youtube.com/watch?v=8Cni6xhDOqU

Cordialement Dr Ismail GUELLIL

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