Ce que les « émeutes du Nutella » disent de la France

jeudi 25 janvier. Des clients se ruent dans des magasins Intermarché. L’enseigne de grande distribution propose une promotion sur une célèbre pâte à tartiner à la noisette : 1,41 euro au lieu de 4,50 euros pour un pot de 950 grammes, soit un rabais de 70%. Les stocks sont limités. Et la « super-promo » vire à l’émeute.

« On était à deux doigts d’appeler la police »

Des vidéos commencent à circuler sur les réseaux sociaux : on y voit des clients qui se jettent sur des pots de Nutella. Crient. Se bousculent. S’insultent. « On était à deux doigts d’appeler la police », raconte quelques heures plus tard une employée d’un magasin de Forbach, en Moselle, interrogée par l’agence AFP.

À Rive-de-Gier, dans la Loire, une cliente dit avoir vu des consommateurs s’acharner « comme des animaux, une femme s’est fait tirer les cheveux, une dame âgée a même pris un carton sur la tête », relate Publihebdos.

Quelques jours après l’épisode du Nutella, une promotion sur des paquets de couches pour bébés provoque, mardi 30 janvier, les mêmes scènes de cohue dans un supermarché près de Metz, en Moselle. L’enseigne de grande distribution offre un rabais de 70% sur des couches Pampers : 7,18 euros au lieu de 23,95 euros. Cette fois-ci, les forces de l’ordre sont appelées à la rescousse à Metz, rapporte le Républicain Lorrain.

« C’était l’horreur ! C’est devenu ingérable. Environ 250 personnes étaient présentes à l’ouverture spécialement pour acheter des couches. Des femmes se sont battues, nous avons été contraints d’appeler les forces de l’ordre. Le personnel était à bout », témoigne la gérante du magasin Intermarché à Metz Vallières.

Plongée dans une France où chaque euro compte 

Si ces scènes sont moquées sur les réseaux sociaux, elles sont aussi parfois insuffisamment décodées par les médias français. Pour expliquer cette hystérie collective, certains journaux évoquent la passion des Français pour le chocolat (6,7 kilos consommés par habitant chaque année dans l’Hexagone), mais aussi leur addiction à la célèbre pâte à tartiner. La France détient le titre de plus gros consommateur au monde de Nutella avec 1 milliard de pots vendus en France entre 1964 et 2014.

D’autres, interloqués par de telles scènes -comment un pot de 950 grammes à 4,70€, soldé 1,41€ peut-il créer un tel chaos ?-, abordent la problématique de la malbouffe chez les enfants ou la présence de la très controversée huile de palme dans cette pâte à tartiner.

Ces scènes de chaos sont pourtant la démonstration d’une vraie détresse sociale. Les « émeutes du Nutella » n’ont pas eu lieu dans de grandes métropoles telles que Paris, Lyon, Nantes ou Bordeaux. Mais en périphérie. À Forbach, par exemple, ancien bassin minier, situé en Moselle, dans l’est du pays.

Une analyse des besoins sociaux menée pour le compte du CCAS (Centre communal d’action sociale) de la Ville de Forbach, et révélée en septembre 2017, indiquait que près d’une personne sur quatre vit sous le seuil de pauvreté (28 % de la population). Cela représente 5 670 personnes. Un taux deux fois supérieur aux moyennes départementale et nationale. L’enquête révèle également une monoparentalité importante, une forte précarité chez les jeunes à laquelle s’ajoute une parentalité précoce. « Entre 18 et 24 ans, 9 % des jeunes femmes ont un enfant à charge au niveau national. À Forbach, ce chiffre est deux fois supérieur », note le Républicain Lorrain.

Deux jours après ces incidents le journal Le Parisien a réalisé un reportage dans un magasin Intermarché de Beauvais, dans l’Oise. « À cette période ‘à la fin du mois’, il me reste parfois 20 à 30€, glisse Sadio, mère de 3 enfants. C’est un produit de luxe, comme le vrai coca ».

Kerrigan, un jeune homme de 19 ans, sans emploi, qui vit dans un des immeubles derrière l’Intermarché, renchérit : « D’habitude, les gens achètent de la pâte à tartiner au premier prix comme ça, ils économisent pour mettre de la viande dans leur assiette, là, ils peuvent s’offrir de la marque ! ».

Dans l’Hexagone, les inégalités de niveau de vie continuent de se creuser. « Depuis 2003, le niveau de vie moyen des 10 % les plus pauvres ne progresse plus, alors que, jusqu’au début des années 2000, la tendance était à l’augmentation », note l’Observatoire des Inégalités.

Dans le même temps, « l’évolution du niveau de vie moyen des 10 % les plus aisés est marquée par une progression quasiment ininterrompue entre 2003 et 2011, d’autant plus étonnante que la France a connu un profond ralentissement économique », indique la même source. Ainsi, entre 2003 et 2015, le niveau de vie mensuel moyen des plus riches a progressé de 356 euros quand celui des plus pauvres n’a gagné que 6 euros.

Promos opaques, guerre des prix 

À ce contexte social, il faut également ajouter l’opacité en matière de promotions qui dopent la croissance des ventes des enseignes de grande distribution.

Les grandes enseignes de distribution se livrent une guerre des prix sans merci et appliquent le principe de déflation, c’est-à-dire la baisse des prix. Certes, cela représente une excellente opération puisque plus le prix des produits achetés aux distributeurs sera bas, plus la marge des enseignes sera importante.

De plus, un tel système permet de trouver dans les rayons des magasins des produits à des tarifs imbattables. Les consommateurs gagnent en pouvoir d’achat et les ventes en grandes surfaces augmentent. De prime abord, c’est un vrai cercle vertueux. La grande distribution a donc tout intérêt à fixer les prix les plus bas possibles.

Cette partie de bras de fer se joue depuis la « loi de modernisation de l’économie » (LME) du 4 août 2008 qui visait entre autres à « dynamiser la concurrence », afin d’améliorer le pouvoir d’achat des clients.

Mais de l’autre côté du tableau, pour les fournisseurs, cette pression sur les prix est intenable en raison de la volatilité des cours des matières premières agricoles : à l’instar du cours du beurre.

 

La super-promo d’Intermarché, une provocation ?

En début de semaine, la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), administration sous tutelle de Bercy, a annoncé qu’elle menait une enquête concernant les opérations promotionnelles proposées par Intermarché.

Il faut d’ailleurs souligner que la « super-promo » d’Intermarché est intervenue quelques jours seulement avant la présentation, ce mercredi, en Conseil des ministres, d’un projet de loi « pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable ».

Hasard du calendrier ? Ce texte, issu des États généraux de l’alimentation, prévoit notamment un encadrement des promotions dans les grandes surfaces. Les distributeurs seront obligés de revendre au minimum tout produit alimentaire au prix où ils l’ont acheté majoré de 10%.

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