Document exceptionnel sur la rencontre de deux géants : Kateb Yacine interviewe El Hadj El Anka

C’est un document d’histoire qui, au gré des clicks, voyage sur la Toile. Plus qu’un banal sonore destiné à accompagner les internautes dans leur sommeil, il s’agit d’un précieux corpus d’histoire.

Une matière que les chercheurs en musicologie et en culture populaire disséqueraient avec un intérêt indéniable. Qu’on en juge: la pièce jointe est un échange entre deux sommités de la culture algérienne, Kateb Yacine et Hadj M’hamed El Anka.

Inédit, le document l’est à bien des égards. Il s’agit d’abord d’une rencontre rare, voire unique, entre un homme de lettres et de dramaturgie plus habitué aux mondes de l’édition et des planches et un cheikh plutôt lié au monde de la musique et du ‘’melhun’’ (la poésie populaire du Maghreb).

Yacine à la rencontre du Cardinal

L’inédit tient également au fait que le sonore n’a pas circulé comme il se doit dans la société. La majorité en ignore l’existence. En homme public, le maître du châabi avait sacrifié à l’exercice journalistique tout au long de sa trajectoire artistique. Mais jamais il ne s’était prêté au jeu du ‘’question-réponse’’ comme il le fait, ici, avec l’illustre écrivain et dramaturge.

Chronomètre en main, la causerie croisée dure 48 minutes et 53 secondes. La rencontre n’est pas datée, mais lorsque Le Cardinal parle, au détour d’une réponse, d’un métier qu’il fait avec passion depuis 45 ans, cela signifie – par déduction – que l’interview a lieu au début des années 1970.

Dans cet échange de près de 49 minutes, il ne pourrait s’agir que d’une tranche d’un entretien beaucoup plus long. Tout porte à croire que Kateb Yacine est allé à la rencontre d’El Anka en quête de confessions et de témoignages pour les besoins d’un livre sur Le Cardinal.

La manière dont l’écrivain pose les questions et conduit la discussion suggère bien qu’il cherche à glaner un récit biographique. A un certain moment, Kateb Yacine parle d’une missive d’El Anka qui lui a été remise par un ami et cite une anecdote qu’il tient d’une autre source. Autant d’indices qui montrent que l’écrivain est déjà en phase avancée de recueil de documents et de sources sur Le Cardinal.

Rien ne filtre sur le lieu où cette agréable ‘’qâada’’ (moment convivial entre amis) a eu lieu. Mais le recoupement de quelques rares articles de presse qui circulent sur la Toile permet de situer la rencontre dans l’espace. Elle n’a lieu ni au café Malakoff, jalon le plus célèbre du parcours ‘’ankiste’’, ni à ‘’Nedjma’, le café maure constantinois qui a servi d’inspiration pour le roman éponyme.

L’interview inédite se serait déroulé avenue colonel Lotfi (ex-avenue de la Bouzaréah) au cœur de Bab El Oued. Le choix du lieu n’était pas anodin. Kateb Yacine était un familier du quartier populaire. C’est là, entre 1972 et 1975, qu’il avait planté la bannière de ‘’Action Culturelle des Travailleurs (ACT)’, la troupe de théâtre qu’il avait lancée et animée.

Pour enregistrer son échange avec Le Cardinal, Kateb Yacine a recours au volumineux magnétophone à bande ou ‘’magnéto à boubinates’’ (sic) dont les amoureux du cheikh se sont servis pour immortaliser le répertoire du maître.

Ami El Hadj

De question en question et d’anecdotes en plaisanterie, le familier du café ‘’Nedjma’’ met à contribution le locataire de ‘’kahwat’’ Malakoff. Quadragénaire au moment de l’interview, Kateb Yacine s’adresse au Cardinal à coup de ‘’Ami El Hadj’’.

Et le tonton d’artiste, fraîchement sexagénaire, de répondre au ‘’cher ami’’. ‘’Goual’’ du Qcid, Le Cardinal adopte, pour la circonstance, un style de narration qui sied au monologue des planches. Au grand bonheur de Kateb Yacine qui, ravi par l’instant, laisse le maître conter et raconter à satiété.

Première surprise, El Anka répond dans la langue de Molière comme l’invite l’auteur de Nedjma. ‘’Vous m’avez obligé à parler en français (…) je ne parle pas bien français. Je m’excuse si j’ai déformé le vocabulaire’’, dit-il à Kateb Yacine.

Et d’enchaîner : ‘’vous avez une culture française et moi j’ai une culture châabi’’. ‘’Lauréat’’ de l’école de la rue ou l’école de la vie selon une de ses formules préférées, Le Cardinal s’exprime dans un style de narration et dans un vocabulaire qui surprennent. Le cheikh puise dans les connaissances acquises, entre 1914 et 1917, à l’école primaire auprès de son maître de français Brahim Fateh.

 

 

 

Source : Cliquer ici

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