Ernest Jouzel écrivain: « Ma relation avec la Kabylie est née d’un coup de foudre! »

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Ernest Jouzel: Je m’appelle Ernest Jouzel, je suis né en 1948 à Janzé dans le département d’Ille et Vilaine en Bretagne. J’ai trois grands enfants et une petite-fille.

 

Quel est le secret de votre relation avec la Kabylie ?

J’ai commencé ma carrière d’instituteur en Kabylie, précisément à Ouadhias (Iwadiyen) dans le secteur proche de At Yenni et de Agouni-Gueghrane. Je suis arrivé en tant que coopérant à l’école des Pères Blancs située à Ouadhias-villages et j’y suis resté trois ans. La dernière année, en tant que directeur administratif, j’ai emmené les derniers élèves de l’école à l’examen de 6 ème. J’ai quitté avec beaucoup de regrets ce temple du savoir qui a vu défiler depuis 1873 des milliers d’élèves. Une page d’histoire de la commune des Ouadhias se tournait ; une autre histoire allait se développer par mon intermédiaire. En effet, si ma présence en ce lieu allait s’étirer sur trois années pleines, c’est qu’en débarquant le premier jour dans ce lieu que j’ai adopté d’emblée j’ai été frappé par la beauté des paysages, la magnificence du massif du Djurdjura que j’allais chaque matin dévorer des yeux depuis ma chambre d’altitude. Un panorama éclatant sous le soleil du mois de septembre, la magie des couleurs incarnée par les robes multicolores des femmes et la blancheur des burnous, la multiplicité et la variété des fruits et légumes, tout me fascinait. C’était tellement différent de ma région d’origine. Je me suis mis à aimer cette belle région et ses habitants, en particulier mes élèves qui avaient une impressionnante soif de savoir. J’étais heureux, malgré les conditions difficiles de vie des uns et des autres, mais dans notre bâtisse ancienne nous n’étions pas les plus malheureux loin s’en faut. J’aimais admirer à chaque changement de saison le décor dans lequel je me trouvais, j’aimais voir le travail des fellahs dans les champs, la procession des femmes assujetties aux corvées d’eau, de bois, de lessive… j’aimais les fêtes patronales et religieuses où les « iroumiyen « que nous étions n’étaient pas oubliés lors du partage de la nourriture.

Je ressentais au fond de moi, bien que ne possédant pas les clés de décryptage des us et des coutumes et de la complexité de la psychologie kabyle, une réelle communion avec ce peuple des montagnes à majorité paysanne et artisanale. La simplicité de la vie familiale, l’exigence d’un travail agricole laborieux sur des terres ingrates, le sens du commerce me rappelaient en permanence la vie de mes parents, eux-mêmes agriculteurs, subissant tout autant les aléas météorologiques, travaillant tout autant avec courage et espoir, mais à la différence que le sol beaucoup plus riche sur des plaines fertiles apportait des satisfactions que ne pouvaient connaître les fellahs de Kabylie.

En Bretagne comme en Kabylie la mentalité paysanne était rivée à la nécessité de l’effort permanent. Belle qualité en soi, que je mettrais à profit tout au long de ma vie.

En conclusion de ce chapitre, je dirais que c’est sur un coup de foudre qu’est née ma relation avec les Kabyles. Je n’oublierai pas mes élèves que je visiterai plus de trente ans après en 2007-2008-2010. Certains me rendent visite à leur tour et c’est toujours avec beaucoup d’émotion que se déroulent ces retrouvailles.

   Parlez nous de vos œuvres ?

J’ai écrit jusqu’à présent quatre ouvrages. Le premier, intitulé « Bretagne-Kabylie à coeur ouvert », est à la fois une autobiographie, un récit de vie, un témoignage. Il relate mes années d’enseignement en Kabylie chez les Pères Blancs des Ouadhias. Je raconte aussi mes aventures comme mon voyage dans le Hoggar, mes sorties pédestres dans le Djudrjura, mes approches à travers leur musique des étoiles montantes de la chanson qu’étaient Hassan Abassi, Nouara, Idir…

 

Le second dont le titre est « Revoir mes EX en Kabylie » est plutôt un journal de voyage dans une Kabylie transformée après 35 ans d’absence. Il raconte mes retrouvailles avec mes anciens élèves dans un climat de joie et de partage où l’accueil et l’hospitalité voisinent avec l’amitié.

 

Le troisième : « Thamila la colombe de Bouzeguène » est un roman. C’est l’histoire d’une jeune femme qui rencontre sur internet un retraité breton avec qui elle aura des échanges réguliers d’où résultera une véritable amitié, pas seulement virtuelle mais qui deviendra réelle. Ils se rencontreront d’abord à Bouzeguène puis en Bretagne. Mathieu deviendra son « Tonton » d’adoption.

 

Enfin, je viens de faire paraître un nouveau roman, policier celui-là, dont les péripéties se déroulent dans ma commune natale et ses environs. C’est l’histoire d’une joggeuse qui disparaît mystérieusement. La découverte de deux cadavres complique l’enquête en cours et, de rebondissement en rebondissement, la peur et l’espoir s’installent tour à tour dans l’esprit des gens. Quel rôle joue Mouloud le Kabyle dans cette histoire ?

 

Quel regard avez-vous, vous en tant que français sur la culture kabyle et amazigh en général?

 En tant que Français avisé, sensible à ce qu’il a vécu, j’ai toujours le plaisir de vivre avec les Berbères une espèce de sympathie culturelle, autant dans les rapports humains que j’entretiens avec eux que dans leurs coutumes, leurs chants… Musicalement, je trouve que les mélodies bretonnes et kabyles s’inscrivent dans un registre d’affirmation identitaire et porteuse de messages de paix. Ce qui me convient tout à fait, puisque j’ai pris l’habitude de partager avec eux ces moments de transport musical. J’apprécie aussi leur artisanat, leur cuisine, leur sens de l’hospitalité… Je regrette cependant que lors des réunions qui nous rassemblent leurs esprits s’échauffent facilement pour un oui ou pour un non au détriment d’une entente fondée sur la volonté d’avancer dans le bon sens. Et là je ne m’y retrouve pas.

 

Quel est le message que vous souhaiter passer à vos lecteurs et à tout le monde ?

Mon message que je veux leur transmettre est celui-ci :

Qu’ils arrêtent de s’engueuler, de contredire sans arrêt, qu’ils laissent aux gens la possibilité d’avoir des opinions différents et qu’en fin de compte ils puissent mettre un peu en retrait leurs certitudes orgueilleuses pour faire vivre et laisser s’épanouir des idées de progrès et de

fraternité.

L’unité entre eux est à ce prix et franchement par les temps qui courent elle n’est pas de trop pour le sauvetage de la Kabylie.

 Interview réalisée par Mourad Hammami

 

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