Le 9 octobre 1988: Un gendarme tire sur Matoub et l’atteint de 5 balles

La tentative du pouvoir de Chadli Bendjedid d’empêcher la propagation du soulèvement populaire, qui a éclaté à Alger en octobre 1988, vers les autres régions du pays, a été un véritable échec tant l’embrasement a vite gagné la plupart des régions du pays dont la Kabylie qui, huit ans plus tôt, soit lors du Printemps berbère d’avril 80, avait déjà brisé le mur de la peur.

En Kabylie, cette région que l’on qualifiait déjà de locomotive des luttes démocratiques, il n’était pas question de rester en marge de l’histoire. Il n’aura, d’ailleurs, pas fallu beaucoup souffler sur le brasier pour voir tout ce qui pouvait symboliser l’État, particulièrement les Souk El-Fellah, prendre feu à Tizi Ouzou et Béjaïa où des manifestations sporadiques ont éclaté. La propagande démobilisatrice que le pouvoir aura tenté de développer dans cette région par le biais de ses “supplétifs locaux”, et qui consistait à rappeler à ses habitants qu’“en 1980, les autres régions ont laissé les Kabyles seuls face à la répression du pouvoir” n’a finalement pas pu l’empêcher d’adhérer à ce mouvement de protestation populaire qui a fait naître un espoir démocratique et qui constitue un tournant majeur dans l’histoire de l’Algérie indépendante, même si le pouvoir ne manque toujours pas, même 30 ans après, d’essayer de refermer la parenthèse. Selon les témoignages de l’époque, à Tizi Ouzou, de violentes manifestations ont été enregistrées au chef-lieu de wilaya et dans plusieurs localités dont Aïn El-Hammam, Drâa Ben Khedda, Boghni et Larbâa Nath Irathen. À Ben Yenni, Azzeffoun, Tigzirt et d’autres localités encore des manifestations ont eu lieu dans le calme, rapporte un document du PAGS sur ces événements. En gros, rapportent des témoignages de l’époque, c’était, encore une fois, la communauté universitaire qui a pris à bras-le-corps ce nouveau combat. “Sans la classe ouvrière cette fois, contrairement à avril 80”, affirment nombreux acteurs de l’époque. Le mot d’ordre de grève générale lancé par la communauté universitaire pour les 10 et 11 octobre, a été largement suivi par les étudiants, lycéens et commerçants dans la région.

Matoub Lounès, un destin lié à Octobre 88
Aux côtés de la communauté universitaire, ils étaient nombreux les militants à joindre leur engagement et leur courage. Parmi eux, le nom de Matoub Lounès sonne toujours comme celui dont le destin est le plus lié à Octobre 1988. Distribuant, en compagnie de deux étudiants, des tracts appelant à une grève générale, ce chanteur dont l’engagement pour le combat démocratique n’était déjà plus à prouver fut la cible d’un gendarme qui lui a tiré une rafale à quelques encablures de Aïn El-Hammam (ex-Michelet). Ce fut le 9 octobre. Atteint de cinq balles, Matoub Lounès que d’aucuns croyaient mort fut évacué vers l’hôpital local avant qu’il ne soit transféré vers le CHU de Tizi Ouzou, puis vers la clinique des Orangers à Alger puis en France pour ne réapparaître en public qu’au printemps 1989 lorsqu’il a animé, au stade Oukil-Ramdane de Tizi Ouzou, un gala qui demeure historique. Matoub immortalise cet épisode dans sa chanson Yeder waarav ahraymi di Jerjer Yarzayi et raconte dans son livre Le Rebelle, édité en 1995, que la plaque inaugurée sur le lieu même de cette tentative d’homicide, et sur laquelle on pouvait lire : “À cet endroit Matoub Lounès, le chanteur engagé de la cause berbère, a été gravement blessé” avait disparu, enlevée volontairement ou volée juste après son inauguration. Pire encore, il n’avait jamais reçu le procès-verbal rendant compte de ses blessures. Un épisode qui a, toutefois, inscrit son nom en lettres d’or dans les annales de l’histoire des luttes démocratiques.

Samir LESLOUS

In Liberté

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