Tamazight : les enseignements d’une semaine de contestation

Les manifestations appelant à la généralisation de l’enseignement de Tamazight se poursuivent depuis une semaine en Kabylie et à Batna. Un amendement refusé par une commission de l’APN d’un article de la loi de Finances 2018, demandant des moyens budgétaires pour généraliser l’enseignement de Tamazight au niveau des écoles, a mis le feu aux poudres.

La colère est donc là. Au-delà du problème amazigh, les étudiants et les lycéens, qui sont sortis manifester pacifiquement dans la rue, expriment un mécontentement social, perceptible depuis plusieurs mois dans le pays. L’effondrement du pouvoir d’achat, les perspectives économiques floues, le flottement politique accentué par deux scrutins sans changement et la culture du désespoir alimentent cette colère.

L’amendement introduit par le Parti des travailleurs (PT) n’est pas nouveau.  « Le parti dépose cet amendement depuis que Tamazight est devenu langue nationale en 2002. C’est donc pour la quinzième fois que nous le proposons pour l’effectivité de la constitutionnalisation de Tamazight comme langue nationale et officielle. Pourquoi y a-t-il eu des manifestations cette fois-ci ? En réalité, c’est la situation qui a changé dans le pays. L’Algérie de 2017 n’est pas l’Algérie d’avant. Quand il y a une tension sociale, personne ne sait quand peut intervenir le déclic », a analysé Louisa Hanoune, secrétaire générale du PT. La crainte aujourd’hui est que les manifestations en Kabylie prennent une autre ampleur.

Silence relatif du gouvernement

L’inquiétude est d’autant plus forte que le gouvernement garde un silence relatif et ne donne pas encore d’explications pour calmer les esprits et rassurer les militants de l’amazighité. Il y a, à priori, une volonté de ne pas « politiser » les choses pour ne pas retomber dans les dérives et les déchirements de 2001.

Ould Ali El Hadi, ministre de la Jeunesse et des Sports, est parti à Tizi Ouzou parler de « fausses rumeurs ». Selon lui, l’État n’a pas l’intention de reculer sur la question de l’enseignement et de la promotion de Tamazight. Concernée par le dossier, la ministre de l’Éducation, Nouria Benghebrit, n’a rien dit encore.  Si El Hachemi Assad, secrétaire général du Haut-commissariat à l’Amazighité (HCA) a dénoncé, le 11 décembre dernier, « la manipulation » autour de Tamazight et appelé à « recadrer le débat ». « Il y a un travail qui est en train de se faire, des avancées qui sont visibles, des projets qui sont annoncés (…) Dire que rien ne s’est fait depuis l’officialisation de Tamazight, je pense que c’est de la manipulation », a soutenu Si El Hachemi Assad.

Mais qui « manipule » ? Et à quelle fin ? Et pourquoi la manipulation est-elle à chaque fois évoquée, lorsque les Algériens tentent de s’exprimer pacifiquement dans la rue ?

Brahim Tazaghart, ancien militant du MCB, a prévenu, dans une contribution publiée par El Watan, contre le « mauvaise usage des concepts » et contre « les fausses informations » autour de la question de Tamazight. Avant le début des manifestations, des rumeurs ont circulé en Kabylie sur « la suppression de l’enseignement de Tamazight ». L’origine de ces rumeurs est inconnue.

Les mises en garde de l’opposition

Dans ce contexte, les partis d’opposition paraissent quelque peu dans l’embarras par rapport à ce qui se passe en Kabylie. Aucun parti ne soutient publiquement ces manifestations, d’apparence non partisane, puisque menées surtout par des étudiants et des lycéens.

Le FFS, qui a rappelé que Tamazight est « le ciment de l’unité nationale », a mis en garde contre ceux qui veulent « rallumer le feu de la violence » en Kabylie et contre « l’instrumentalisation de Tamazight ». « Le FFS n’est pas un nouveau venu au combat démocratique qui est indissociable du combat pour l’amazighité de l’Algérie », a souligné le député Djamel Bahloul.

Le RCD a, de son côté, prévenu aussi contre une volonté de pousser au « soulèvement » en Kabylie et parlé d’une tentative de traduire sur le terrain « la guerre clanique » qui, selon le chargé de la communication du parti, se déroule au sein du pouvoir.

Les deux partis ont accusé le PT d’avoir voulu « manipuler l’opinion » sur la question de l’enseignement de Tamazight alors que Louisa Hanoune dit ne pas comprendre les déclarations du RCD et FFS. « Je refuse de tomber dans le piège de la diversion », a-t-elle souligné.

Le retour de l’université au-devant de la scène

À Tizi Ouzou, à Boumerdès, à Batna, à Béjaïa et Bouira, les manifestations pour Tamazight sont sorties des campus marquant un retour significatif de l’université sur le terrain de la contestation. Ces dernières années, les expressions de colère des étudiants en Kabylie et dans d’autres régions du pays étaient surtout liées aux questions socio-pédagogiques.

Les observateurs avaient relevé « une dépolitisation accélérée » de l’université où l’organisation des colloques et symposiums, même strictement scientifiques ou académiques, est souvent soumise à une étroite surveillance et à un encadrement serré. Les étudiants, qui affrontent quotidiennement des difficultés multiples, se sont exprimé aussi sur les réseaux sociaux, devenus d’efficaces relais de mobilisation et de sensibilisation.

Alors que le débat en Algérie se concentre souvent sur « la cybercriminalité », ailleurs, l’intérêt va à la cybercitoyenneté. Aussi, la méfiance exagérée à l’égard des réseaux sociaux (présentés parfois comme des outils de subversion) doit-elle cesser.  Les étudiants en colère communiquent sur Facebook, Twitter ou Viber. Au gouvernement d’en faire autant pour les rassurer ou pour les inviter au dialogue. En un clic, certains problèmes peuvent être réglés. Il suffit d’y croire en chassant définitivement les idées du complot !

 

 

 

 

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