Voici comment le colonel Amirouche a été livré à la France!

Réunion inter-wilayas Le Colonel Amirouche Chef Suprême De L’Intérieur
À la fin de l’année 1958, la situation des wilayas est désastreuse. La révolte gronde à cause du manque d’approvisionnement en armes, munitions et argent pour la continuation du combat dans les maquis. Amirouche veut établir avec les chefs de wilaya une unité d’action à l’égard de l’extérieur. Une grande réunion se tint en wilaya II en pleine montagne au centre d’un triangle Taher-Mila-El Milia, du 6 au 13 décembre 1958.

Elle marquait le premier désaccord violent entre les maquis de l’intérieur et la direction de la révolution qui est à l’extérieur. Son âme en était Amirouche qui comptait sur cette assemblée extraordinaire – la première depuis le congrès de la Soummam à se tenir en Algérie pour rétablir les vieux principes de primauté de l’intérieur sur l’extérieur. Il était temps de prouver à ces « révolutionnaires de palace », « les responsables embourgeoisés de Tunis et du Caire » que ceux qui se battaient dans les maquis devaient avoir une place prépondérante dans la direction de la révolution.

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Après avoir rencontré Si M’hamed et l’avoir convaincu de l’importance d’une telle conférence, Amirouche, qui se révèle le plus décidé des chefs de wilaya, se livre à un véritable travail de propagande anti-GPRA. Exploitant un sentiment d’amertume très général, il démontre aux autres chefs à quel point le GPRA, qui devait être le « prolongement » de l’intérieur à l’extérieur, les abandonnait.

« Nous devons dès aujourd’hui taper du poing sur la table et demander des comptes au GPRA pour son attentisme, son incurie, son incapacité à résoudre le problème du franchissement du barrage français à la frontière algéro-tunisienne, ses actions répressives contre nos frères de l’ALN qui ont voulu récemment dénoncer ses méthodes dictatoriales et bureaucratiques et qui se retrouvent aujourd’hui en prison.

Nous devons enfin lancer un appel public à l’opinion algérienne pour lui faire connaître nos positions. Ils font de la politique sans faire la guerre, nous devons reconsidérer toute notre stratégie de la conduite des affaires. L’intérieur se trouve délaissé, livré à ses propres moyens. Le GPRA pas plus que l’état-major général – qu’il soit de l’Est ou de l’Ouest – ne nous envoie d’armes ni de munitions. Le barrage devient pour nous infranchissable. Et eux, avec leur armée des frontières, ne font rien pour le franchir et nous ravitailler. »

Sentant que son sentiment était partagé par les chefs de wilaya présents, Amirouche poussa son avantage. II était impossible que le GPRA soit le leader de la révolution puisqu’à la Soummam on avait défini la primauté de l’intérieur sur l’extérieur. Le GPRA n’était donc constitué que par des « émissaires » des maquis. « Les véritables chefs de la révolution sont à l’intérieur, s’écria Amirouche, on ne saurait accepter un état-major qui ne soit pas au combat à nos côtés ! »

Autour d’Amirouche, Si M’hamed (wilaya IV), Si El Haouès (wilaya VI), Hadj Lakhdar (wilaya I). Manquaient à l’appel les chefs des wilayas II et V, (le Constantinois et l’Oranais). Avec eux, Amirouche, qui tentait de regrouper autour de son nom le mécontentement des chefs de l’intérieur, avait essuyé deux échecs. Ali Kafi, le chef de la II, l’avait néanmoins reçu, entouré de Lamine Khene, nouveau secrétaire d’État du GPRA, et de Çaout EI·Arab qui allait devenir son successeur. Ben Tobbal, au sein du GPRA, avait gardé une telle autorité sur ses hommes restés à l’intérieur que ceux-ci malgré leur amertume et leurs difficultés ne pouvaient imaginer que leur ex-patron les laissât tomber. Si le GPRA. ne les aidait pas plus c’est qu’il y avait des difficultés qui les dépassaient.

Ali Kafi avait refusé de participer à la réunion. De même, à l’ouest, Boussouf le bras droit de Boumediene et patron du redoutable service de renseignement de l’ALN le MALG, gardait la haute main sur ses hommes. En outre, Boumediene, qui était l’homme fort de la wilaya V et de l’état-major général de l’ouest (et futur chef du clan d’Oujda), donnait beaucoup plus d’importance à l’avenir qu’aux « querelles » d’Amirouche et n’entendait pas s’élever contre le GPRA sous la bannière d’Amirouche. Lorsqu’il le jugera utile, un an plus tard, il sera chef d’état-major général et c’est lui seul, Houari Boumediene, qui décidera d’ouvrir les hostilités entre l’état-major et le GPRA.

Mais Amirouche, montagnard farouche et décidé, ne s’était pas embarrassé de ces deux « abstentions ». Les WIlayas I, III, IV, VI, représentant les deux tiers de l’Algérie combattante, décidèrent donc de taper du poing sur la table et d’adresser au GPRA une véritable mise en demeure : l’extérieur devait se soumettre à l’intérieur. Grisé par son succès, Amirouche voulut même adresser ce coup de semonce face à l’opinion publique. Ses compagnons le retinrent à temps sur cette pente dangereuse.

« Réglons notre affaire discrètement, dévoiler publiquement nos dissensions internes risquerait de povoquer une scission dont profiteraient les Français. »

C’était une véritable déclaration de guerre contre le GPRA. Amirouche menait la tête d’un mouvement de révolte contre l’autorité centrale.

Sa mort Mais, son itinéraire fut communiqué au commandement français par un opérateur radio du MLAG aux ordres de Boussouf, qui désirait se débarrasser de ces deux « contestataires » trop encombrants

Amirouche qui voulait se présenter à Tunis pour rencontrer le GPRA, le 6 mars 1959, se met en route, entraînant avec lui Si El Haouès, escortés par le commandant Amor Driss, accompagnés par 40 djounouds. Le parcours de son P.C. de l’Akfadou à Tunis est une expédition d’une durée non limitée et d’un danger permanent. Ils sortent de Kabylie et passent vers le sud, entre Djelfa et Boussada avant de rejoindre la frontière tunisienne. Mais, son itinéraire fut communiqué au commandement français par un opérateur radio du MLAG aux ordres de Boussouf, qui désirait se débarrasser de ces deux « contestataires » trop encombrants.

Le colonel Ducasse du 6e RPlMa, informé de l’itinéraire et des horaires, décide de leur tendre une embuscade entre le djebel Tsameur et le djebel Djininibia, à 75 kilomètres au sud de Boussada. Les quarante hommes de l’escorte résistent avec courage aux attaques de nombreux soldats français qui les encerclent. Amirouche et ses hommes se cachent dans des grottes des falaises et il est impossible de s’approcher. Il faut faire venir la Légion, le 2e escadron du 1er régiment de spahis, et un régiment d’infanterie en renfort.

L’aviation et les canons des EBR Panhard pilonnent les grottes. Après un combat, violent et inégal (40 djounoud contre 2 500 soldats français), on dénombre cinq prisonniers et trente-cinq tués algériens. Parmi les cadavres, le colonel Amirouche et Si El Haouès.

La fouille des documents trouvés confirment que c’est bien Amirouche. Mademba Sy et Bole du Chaumont trouvent même un million et demi en billets, somme qui trouvera place dans la caisse noire du régiment. Ducasse, ne veut croire que ce qu’il voit, avant de transmettre la nouvelle à Alger.

L’examen des documents trouvés dans les musettes, révéla un certain état d’esprit régnant dans les Wilayas, fortement éprouvées par les opérations successives, sans avoir d’aide, ni soutien de la part des états-majors de l’ALN. Amirouche incitait le GPRA, à Tunis, à lancer des séries d’opérations en France, avec le soutien, la complicité, des « porteurs de valises ». Enfin dans une poche d’Amirouche, Bole du Chaumont trouve liées ensemble comme des lettres d’amour les lettres remises par le colonel Godard et le capitaine Léger aux messagers qu’ils envoyaient sur les sentiers de la wilaya III à de prétendus correspondants. Ces lettres constituaient pour Amirouche la justification de ses purges. Pour ceux qui les compulsèrent, elles prouvèrent qu’il s’était lui-même enfermé dans le piège dans lequel il était tombé et que la « bleuite » affligerait désormais sans répit les wilayas.

Un hélicoptère Sikorsky H-34 se pose en fin d’après-midi, pour ramasser les corps « importants » d’Amirouche et de Si El Haouès qui sont présentés à la presse. Ait Hammouda, cousin d’Amirouche, ramené de Tassaft, identifiera avec certitude le corps du colonel Amirouche, devant les journalistes.

L’armée fera embaumer les corps. De nombreux officiers et soldats se feront photographier devant les dépouilles par les journalistes accourus. En hâte, l’armée fera imprimer des milliers de tracts que des avions répandront sur les maquis de toutes les wilayas : « Le chef de la wilaya III, Amirouche, le chef de la wilaya VI, Si El Haouès, sont morts. Quittez ceux qui vous conduisent à une mort inutile et absurde. Ralliez-vous ! Vous retrouverez la paix! »

À Tunis, le GPRA déclara qu’il n’avait pas confirmation de la mort du colonel Amirouche et de Si Haouès, ajoutant que « cela ferait deux morts glorieux de plus que compterait notre cause, mais n’entamerait pas la ferme résolution de nos combattants pour qui l’idéal reste le même. »

Dépouille du Colonel Amirouche

Le colonel Amirouche et son compagnon Si El Haouès n’en avaient pourtant pas fini avec la vindicte de leurs camarades de combat du clan d’Oujda installés au Maroc. Six ans après leur mort, en 1965, le colonel Boumédiène, devenu président, fit déterrer et cacher leurs dépouilles clandestinement dans les sous-sols d’une caserne de gendarmerie à Alger, épisode qui est lui-même controversé4. Elles ne seront récupérées par son fils Nordine Aït-Hamouda que dix-sept ans plus tard. Elles sont réhabilitées et inhumées dignement au cimetière d’El Alia.

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