Yennayer: se réconcilier avec soi-même

C’est assurément un Yennayer exceptionnel que vit l’Algérie ce 12 janvier 2018. L’Algérie entière, avec ses habitants, ses institutions et son Etat. Cette précision vaut son pesant de vérité, du fait que, jusqu’à l’année passée, l’Etat était en décalage par rapport à la société, à l’histoire et à la culture du pays.

En intégrant Yennayer, premier jour de l’an amazigh, dans la liste des fêtes légales et en assumant un héritage historique de près de 30 siècles, l’Etat algérien a fait montre d’un certain « panache » et a pu dépasser les frilosités et pesanteurs qui se sont dressées, tout au long de presque soixante ans d’indépendance, sur le chemin de la réhabilitation de la personnalité algérienne dans toute sa profondeur historique et sa diversité culturelle. Les sédimentations que l’histoire a pu opérer sur la terre algérienne avaient fait l’objet d’une sélection douteuse, exclusiviste et excommuniant  toutes les composantes qui ne rentraient pas dans le moule uniciste de la langue arabe, justifié maladroitement par notre appartenance à  l’Islam.

Aujourd’hui, ce début de réconciliation de l’Etat avec les valeurs fondamentales de la société algérienne ne devrait pas être malmené par une inflation de discours thuriféraires ou d’éloges incongrus, comme il ne devrait pas être sous-estimé en tant qu’acquis irréversible dans le processus de reconquête de l’identité nationale dans son intégralité. Cela s’appelle le pragmatisme. Cet acquis n’est pas le fruit du hasard ni d’un réveil subit des autorités du pays à leurs responsabilités. C’est l’aboutissement d’un long combat, qui a eu ses militants, ses martyrs, ses prisonniers et ses blessés. De Bennaï Ouali au Printemps noir, en passant par le Printemps d’avril 1980, Mohamed Haroun, Amzal Kamal, mais aussi des anonymes, le parcours a été long, mais patient, car poursuivant une cause juste, inscrite dans les impératifs de la réhabilitation de la personnalité algérienne.

S’agissant spécialement de Yennayer, cette fête a toujours été nationale, fêté dans tous les foyers d’Algérie et d’Afrique du Nord depuis des temps immémoriaux. L’un des foyers les plus illustres de cette fête éclatante, c’est bien la région de Beni Snouss, dans la wilaya de Tlemcen. Ce matin, un professeur de l’Université de Tlemcen, s’exprimant à la radio régionale de cette ville, a mis l’accent sur le côté symbolique, historique et flamboyant des festivités liées à Yennayer dans cette région montagneuse, encore berbérophone, de Tlemcen. Nous avons personnellement assisté, dans les années quatre-vingts du siècle denier, aux cérémonies de Yennayer dans cette localité. Ces cérémonies ont pour nom Ayrad. Des cavaliers et des jeunes femmes tournoyaient dans des arènes proches d’un massif forestier, entonnant des chants et des hymnes en hommage à ce début de l’année Amazighe.

En fêtant officiellement Yennayer, les Algériens se mettent au diapason des autres peuples musulmans (Iran, Pakistan, Inde, républiques asiatiques musulmanes) qui, en plus du Jour de l’an grégorien et du Awwal Moharem, fêtent aussi le début de l’année de leur calendrier préislamique (exemple de Norouz en Iran). Cela fait partie de la personnalité, de l’identité et de la culture des peuples en question qu’ils assument sans complexe.

L’accès à la modernité, aux valeurs de la démocratie et aux canons du développement économique, ne peut se réaliser dans le déni de l’histoire et de la culture d’un peuple. La réconciliation du pays avec ses fêtes, ses traditions, sa « mythologie », ses repères historiques et culturels, participent de cette grande œuvre de réémergence du peuple algérien à laquelle plusieurs générations ont travaillé et pour laquelle des centaines de militants se sont sacrifiés.

 

 

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